Les différents mouvements islamiques en Tunisie

Acharites (الأشعرية) : principal mouvement en Afrique du Nord, il s’agit du courant de pensée “officiel” de la Tunisie qui est enseigné à la Zitouna et les universités de théologie. Le mufti est aussi Acharite. Les hommes de religion de ce mouvement portent la jebba tunisienne couplée avec une chachia entourée d’un turban.

Fondateur : Abou al Hassan al Achari, qui vécut au 8ème siècle et qui s’est séparé des Mutazalites (logique et rationalisme, inspiré de la philosophie grecque). Sa doctrine a été propagée par les Amohades (Al-Muwahhidun), dynastie musulmane berbère qui domina le Maghreb et l’Espagne au 11ème siècle.

Caractéristiques : l’utilisation du raisonnement logique même au détriment de certains textes coraniques et de la sunna.

Références : Abou al Hassan al Achari, Abu Hamid Al Ghazali, Ibn Khaldoun, Tahar Ben Achour, Mohamed Machfar, tous les muftis tunisiens,…

(Mokhtar Tounsi, cheikh Acharite tunisien)

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Soufis (الصوفية) : Très proches des premiers (les Acharites), ils se rejoignent dans les premiers savants tels que Abu Hamid Al Ghazali. Nous les connaissons en tant que confréries ou groupes qui perpétuent des chants religieux (hadhra, Soulamia, 3issawia) accompagnés de bendirs et autres instruments à percussion. Habillés généralement en blanc, les habits en laine ne sont plus forcément de rigueur.

Fondateur : les premières confréries sont apparues à Baghdad au 8ème siècle. Certaines branches sont spirituelles et métaphysiques et d’autres représentent l’implication des maitres soufis et de leurs disciples dans la vie politique et culturelle.

Caractéristiques : A la base, les adhérents de cette doctrine la décrivaient comme la voie spirituelle de l’islam, leur discours est contemplatif et repose sur l’utilisation de la poésie et du chant. Ils cherchent l’annihilation de l’égo par voie d’extinction/ivresse spirituelle pour parvenir à la conscience de la présence divine. Toutefois, certaines dérives sont apparues car certains disciples soufis (et notamment les 3issawia) ont basculé dans des pratiques non islamiques telles que l’exorcisme, les danses de transe, la flagellation et avaler des serpents, dans les zawias et les mausolées des awlias.

Références : Al Hassan Al Basri, Abu Hamid Al Ghazali, Mohammed Ben Aissa (d’où 3issawia), Ahmed Ben Arous, Abdelfattah Mourou.

(Ahmed Jalmem, cheikh et chanteur Soufi)

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Dawa et Tabligh (جماعة الدعوة و التبليغ) : Ce sont ces hommes barbus et habillés en qamiss afghan (haut assez court par rapport au qamiss classique et pantalon, souvent vert, gris ou marron) qui se promènent la plupart du temps à vélo. Ils ont pour but d’enseigner le Coran et pouvaient se promener librement et garder la barbe sur leurs cartes d’identité au temps de Benali.

Fondateur : Fondée par Mohamed Ilyes, un religieux indien, au 20ème siècle.

Caractéristiques : Ils ne s’occupent pas de politique et signent une attestation dans les postes de police déclarant qu’ils ne s’opposeraient pas au système. Ils voyagent pour enseigner le Coran dans les endroits reculés du pays. Toutefois, il y eu plusieurs cas de dénonciation et de coopération avec les agents de police, depuis ils ont la réputation d’indics et de cafteurs.

Références : Mohamed Ilyes (fondateur), Mohamed Yousef (fils de Mohamed Ilyes), Zakaria Ibn Yahya (neveu de Mohamed Ilyes)

(Les cheikhs de la Dawa et Tabligh tunisiens)

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Salafia (السلفية ) : Les salafistes comme les appellent certains (eux mêmes se définissent comme des sunni suivant la voie du salaf assalih) sont minoritaires en Tunisie. Ils portent le Qamiss classique et se laissent pousser la barbe en se taillant les moustaches (aux ciseaux). Ils appellent à la compréhension du Coran et de la sunna selon l’interprétation des 3 premières générations de l’islam (le Prophète SAAS, ses compagnons et leurs descendants). Ils sont divisés en deux courants importants, la salafia 3ilmia et la salafia jihadia (السلفية العلمية و السلفية الجهادية). La différence entre les deux est que les derniers approuvent la désobéissance si celui qui gouverne ne le fait pas selon les préceptes de l’islam.

Fondateur : Si l’on met de coté les salaf qui sont les 3 premières générations, les thèses de ce courant ont été développées par Ahmad Ibn Hanbal et Ibn Taymia “Cheikh el Islam”.

Caractéristiques : Pour freiner les dérives subies par la religion musulmane qui ont donné naissance à plusieurs courants se disputant l’authenticité de l’islam qu’ils appliquent, et pour mettre fin aux différentes polémiques et divergences de ces courants, certains savants religieux ont opté pour un retour aux sources de l’islam. Ils ont réclamé que les différentes interprétation du Coran et de la Sunna ne peuvent être plus justes que celles des premiers musulmans qui ont assisté à la révélation et côtoyé le prophète.

Références : Ahmad Ibn Hanbal, Ibn Taymia, Ibn Al Qayyem, Ibn Abd Al Wahab, Nasser Eddine Al Albany, Ibn Baz, Ibn Otheymine.

(Béchir Benhassen, cheikh Salafi tunisien)

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Chiites (الشيعة) : ils représentent 10% de la population qui s’identifie à l’islam comme religion, dans le monde. En Tunisie, les Chiites s’habillent de la même manière que les Acharites mais substituent parfois le ruban et chachia à un grand ruban (style sultans dans les films) ou à une chachia seule. Ils sont très minoritaires mais certains d’entre eux sont mondialement connus comme Mohamed Tijani Smaoui.

Fondateur : le Chiisme a commencé comme un courant politique représentant ceux qui ont soutenu Ali Ibn Abi Taleb (le cousin du prophète) lors de la Grande Fitna puis s’est transformé en un courant religieux qui s’attribue à la descendance d’Ali et qui fait de ce dernier l’authentique successeur du prophète dans la gouvernance et dans la prophétie. Les Fatimides dont la religion était le Chiisme l’ont propagé lorsqu’ils ont envahi la Tunisie et établi Mahdia comme capitale.

Caractéristiques : La plupart des courants Chiites et spécialement le Chiites Ithnay3acharia (en référence aux 12 imams) ont dérivé pour osciller entre “prophétiser” Ali et le déifier. Cette qualité qui fait de lui un être suprême et parfois divin, s’est propagée, selon eux, aux imams qui lui ont succédé jusqu’à nos jours. En effet, pour eux, la parole des imams (même actuels) est infaillible. Tels les prophètes, tout ce qu’ils disent est une révélation divine, ils ne peuvent donc pas se tromper. Ils effectuent des pèlerinages à Karbala (Irak) et s’adonnent à des rites sanguinaires tels que la flagellation pendant la fête d’Ashura (mort de Hussein Ibn Ali).

Références : Ayatollah Al Khumeini, Al Sisteni, Al Khourassani, Al Kourani, At’Tijani.

(Mohamed Tijani, un des leaders Chiites tunisiens)

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Ferveur religieuse, vous dites ?

Liberté d’expression :

Ceux qui ont passé le film (avant les excuses publiques) et ceux qui le tolèrent se justifient en invoquant la liberté d’expression. Pour eux, cette liberté d’expression n’est pas en contradiction avec leurs convictions religieuses en tant que musulmans, leur lecture du texte sacré (qui est la référence des musulmans) leur autorise à personnifier Dieu. D’autres disent que la liberté d’expression est sacrée mais qu’il ne faut pas toucher au sacré en même temps. Drôle de contradiction !

Ceux qui sont contre le film peuvent avoir une autre lecture (expliquée plus bas), celle-ci va à l’encontre de la personnification de Dieu. Toutefois, ils ont aussi le droit de le déclarer haut et fort sous l’égide de la liberté d’expression également. Ça ne fait pas d’eux des extrémistes obscurantistes pour autant. D’autant plus qu’ils rejoignent les premiers dans la partie “il ne faut pas toucher au sacré”. Moi je me pose la question : qui est plus sacré ; la liberté d’expression ou le sacré ? Sacrée question !

Que dit le Sacré :

وَقَالُوا اتَّخَذَ الرَّحْمَنُ وَلَدًا ,لَقَدْ جِئْتُمْ شَيْئًا إِدًّا ,تَكَادُ السَّمَاوَاتُ يَتَفَطَّرْنَ مِنْهُ وَتَنشَقُّ الْأَرْضُ وَتَخِرُّ الْجِبَالُ هَدًّا ” مريم90- 91 ”

“Et ils ont dit: ‹Le Tout Miséricordieux S’est attribué un enfant!› Vous avancez certes là une chose abominable! Peu s’en faut que les cieux ne s’entrouvrent à ces mots, que la terre ne se fende et que les montagnes ne s’écroulent” Mariam 90-91

Dieu apprend à ceux qui prétendent qu’il a un enfant que ces paroles ont failli faire s’entrouvrir les cieux et fendre la terre et les montagnes. Avoir un enfant est un attribut humain, il s’agit d’un besoin humain dont les motivations sont humaines ; la continuité, la compagnie, la transmission, etc… Or Dieu est absolu et auto-suffisant, il n’a nul besoin de progéniture. D’ailleurs il dit de lui même :

“الإخلاص3-4) “قُلْ هُوَ اللَّهُ أَحَدٌ اللَّهُ الصَّمَدُ مْ يَلِدْ وَلَمْ يُولَدْ)

“Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus.” (ikhlas 3-4)

Que dire alors de ceux qui lui attribuent des yeux, un nez, une bouche, une barbe et des cheveux blancs, ceux qui lui attribuent des sentiments humains une gestuelle et des réactions caractéristiques à l’homme ? Les cieux ne risqueraient-ils pas de s’entrouvrir à cause de ces images ? allahou a3lam.

Si Dieu affirme dans son livre :  (12لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ البَصِيرُ” (الشورى” “Il n’y a rien qui Lui ressemble; et c’est Lui l’Audient, le Clairvoyant.” (shura12) et que quelqu’un vienne nous dire, non ce n’est pas vrai, il est ainsi (photo du film), n’est ce pas démentir le Coran ? Pour plusieurs, il s’agit d’une forme de contredire la parole de Dieu.

Réactions :

Mettons de coté cet exemple et concentrons-nous sur les réactions qui ont suivi le passage télé du film de Nessma.

Ceux qui se sont indignés se sont fait traiter de zélés, extrémistes, obscurantistes, etc… qu’ils n’avaient pas le droit de se révolter car Dieu est grand et qu’il est au dessus de tout cela. Il n’a pas besoin d’une bande de manifestants pour le “protéger”.

La question qui se pose est ; les réactions d’indignation sont elles normales ? Devrait-on s’indigner ou laisser couler ?

Le prophète a dit dans un hadith très connu :

من رأى منكم منكرا فليغيره بيده فإن لم يستطع فبلسانه فإن لم يستطع فبقلبه وذلك أضعف الإيمان) خرجه مسلم)

D’après Muslim : (Celui d’entre vous qui voit un mal qu’il le change avec sa main, s’il n’y arrive pas qu’il le fasse avec sa langue, s’il n’y arrive pas qu’il s’indigne avec son coeur, et c’est le minimum qu’il puisse faire en tant que musulman)

L’indignation est donc une réaction très normale pour un musulman qui voit son Dieu personnifié et qui est convaincu que c’est “hram”. Si on ne s’indignerait plus qu’est ce qui nous différencierait en tant que musulmans ? Quel serait le but de notre religion ? Et si les indignés doivent comprendre les motifs des autres pourquoi ça ne marche pas dans les deux sens ?

Comparaison :

Abraham, par exemple, un des plus importants prophètes et khalil allah, s’est indigné en voyant les statues que vénérait son peuple, il a pris un marteau et les a détruites. Aujourd’hui, il aurait-il eu des réactions du genre ” Dieu n’a pas besoin de toi pour être défendu” ?

Imaginez le mec qui aborde Abraham pour lui dire : ” Dieu t’a donné une autorisation pour le défendre ?”

ou ” qu’est ce que ça fait de dresser des statues, en quoi ça te dérange ? Dieu n’a pas besoin de ton aide.”

Si Abraham, qui connait mieux que nous la vraie nature de Dieu, s’est indigné, c’est que c’est aussi notre devoir de nous indigner. Dieu n’a-t-il pas dit dans son livre :

“الممتحنة 5) “قَدْ كَانَتْ لَكُمْ أُسْوَةٌ حَسَنَةٌ فِي إِبْرَاهِيمَ وَالَّذِينَ مَعَهُ)

“Certes, vous avez eu un bel exemple à suivre en Abraham et en ceux qui étaient avec lui” (Mumtahana 5)

Autrement, en tant que musulmans, qui devrions-nous suivre ?

Violence ?

Evidemment que la violence est condamnable, d’ailleurs elle ne sert les intérêts d’aucun des deux camps. Ceux qui s’indignent se discréditent complètement en ayant recours à la violence. D’ailleurs il est écrit dans le Coran : “النحل126) “ادْعُ إِلِى سَبِيلِ رَبِّكَ بِالْحِكْمَةِ وَالْمَوْعِظَةِ الْحَسَنَةِ وَجَادِلْهُم بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ)

“Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon” (annahl 126)

Et pour en revenir aux prophètes, Moise a été envoyé par Dieu à Pharaon qui est dans le Coran le type même du despote mécréant, orgueilleux et oppresseur, qui a torturé et pris les enfants d’Israel pour esclaves et leur a fait tout ce qui ne se faisait pas (en tunisien). Il ne lui a pas demandé d’aller le zigouiller mais plutôt d’essayer de le convaincre (tout en sachant qu’il ne se repentira pas, normal il est Omniscient) pourvu qu’il obéisse :

“طه45) “فَقُولَا لَهُ قَوْلًا لَّيِّنًا لَّعَلَّهُ يَتَذَكَّرُ أَوْ يَخْشَى)

“Puis, parlez-lui gentiment. Peut-être se rappellera-t-il ou [Me] craindra-t-il” (Taha45)

Si Pharaon le tyran mérite que l’on lui parle gentiment, que dire d’un musulman, en Tunisie.

D’ailleurs Abraham, dans l’exemple précédent, n’a pas tout détruit, il a laissé la plus grande des statues et y a accroché son marteau pour faire réfléchir son peuple. Il a accusé cette statue d’avoir détruit les autres pour leur montrer qu’une statue ne peut être vénérée car incapable de faire quoi que ce soit. Évidemment son peuple l’a jeté dans le feu, mais bon.

Manipulation :

Puisque la violence discrédite celui qui y a recours, tous ceux qui veulent discréditer l’islam et la cause des musulmans peuvent faire croire qu’il y a eu violence ou amplifier les actions d’un violent sur 1000 pour arriver à leurs fins. Cette manipulation consiste à mettre tout le monde dans le même sac et à qualifier tous ceux qui sont sortis manifester vendredi d’extrémistes violents.

Pire, et c’est ce qui la rend intéressante pour certains, elle peut servir les intérêts de certains partis politiques. Ces partis tombent dans des équations simples et primitives du genre : musulman = Nahdha = salafiste = terroriste, et en profitent pour discréditer un certain parti politique.

D’ailleurs je me demande comment ont-ils pu convaincre leurs sympathisants qu’entre empêcher d’insulter dieu et interdire l’art et la création, il n’y a qu’un pas à franchir ?

Donc, pour eux (ou du moins ce qu’ils essayent de faire croire), Annahdha a organisé des manifs dans le but de museler la liberté d’expression, c’est pour cela qu’il faut voter [un tel] qui protègera la Tunisie de l’obscurantisme. Et pourquoi ne pas organiser une contre manif contre ces obscurantistes et par la même occasion se faire un coup de pub facile et gratos à l’intérieur et à l’extérieur de la Tunisie à une période où les pubs sont interdites (en théorie).

Bref, en attaquant ce qu’ils supposent être les idées de ce parti (ou ce qu’ils veulent faire croire que ce sont les idées de ce parti), ils attaquent une grande partie des musulmans (qui ne sont pas forcément pro-nahdha) et se retrouvent -aux yeux de ces derniers- à attaquer l’islam. Ils servent d’une certaine façon les intérêts d’Annahdha et contribuent d’avantage à façonner le paysage politique en musulmans vs anti-islam, sciemment ou sans le savoir, c’est une autre histoire.

Il y a aussi un troisième camp que sont les ex-RCD et à eux le chaos profite dans tous les cas de figure. Ils laissent ces partis “progressistes” s’entretuer avec les islamistes (nahdha ou pas) pour que les tunisiens se disent “c’était mieux avant” et ça marche !

D’où un paysage politique divisé en 3 grandes sensibilités ; un parti islamique, une (future) coalition de partis progressistes, une coalition d’ex-RCD.

Choisissez votre camp ! (PS : j’ai pas trouvé de chute plus attractive et j’en ai marre d’écrire)